13/05/2005

Bad girls 4

Attendez un peu ! Je sais quand je me sens complètement à l’aise et libre d’agir comme bon me semble. C’est pourtant évident ! Je suis plus sûre de moi quand je me trouve avec mes amies. Si je pouvais être entourée de mes « filles » , les choses seraient forcément plus faciles. Actuellement, elles sont à Paris. Ce sont des filles très dynamiques. Elles dansent et sont particulièrement extraverties. Elles ont leur propre style vestimentaire. C’est un mélange de streetwear et de perfect clubbing. Elles ne se gênent jamais pour dire ce qu’elles ont à dire et peuvent même décider d’improviser un spectacle en pleine rue.
J’imagine déjà leur présence à Londres. Nous sommes proches du week-end de la Gay-Pride londonienne. Quand elles marchent dans le rue vous ne pouvez pas ne pas les voir. Ce doit être ça d’être tout simplement cool. Elles sont mignonnes et possèdent des corps de déesses modelés par des heures d’entraînement.
Nous sommes en ville et nous déambulons. L’élégance rythmée de nos mouvements détourne le regard un quidam de ses préoccupations du moment. C’est mon trio préféré qui se promène avec moi. C’est à peine croyable mais j’ai l’impression de revivre, de partager une même vision du monde. Nous sommes lesbiennes nul besoin de l’affirmer violemment. Deux d’entre elles sont en couple. La douceur qui émane de ce duo mixte et homosexuel bouleverse même le plus puritain des passants.
« Venez ma bande , nous allons manger un hamburger, quelques frites ou même des scones et un café !! » Je dis cela sur un ton plus qu’enjoué. Quelques pas de danse chaloupés et nous voici installés à une des tables de MON café. Nous illuminons tout simplement l’endroit par notre présence. Quel bonheur de voir ces jeunes femmes pleines de vie, belles d’être ce qu’elles sont.
Je me lance :
- « les filles soyez discrètes, je la vois qui s’avance vers nous….non pas elle…c’est de la brune dont je parle. Thea, qu’est ce que va prendre ? Comme Valérianne ? OK ! Et toi Jane ? T’es sûre ? Très bien !
Alors ce sera : quatre cheeseburgers, deux diet colas, un milshake banane et un black coffe, s’il te plaît. »
Je vois les regards des filles qui la transpercent, qui la sondent. Sera-t-elle intéressée ? Ces regards là lui indiquent notre intérêt à son égard. Comment ne pourrait-elle pas savoir maintenant ? Il faudrait qu’elle soit aveugle. Elle s’éloigne quelques instants pour transmettre la commande et repasse devant notre table. Je l’interpelle poliment et lui dis :
« Dis, ça ne te dirait pas de sortir avec nous ce soir ? On va aller boire un verre puis nous irons danser dans un endroit sympa. »
Bien entendu cela présuppose que tel sera le cas.
Elle décline notre offre. Un premier refus n’est pas très significatif, j’insiste un peu.
« On te donne un numéro de téléphone et tu peux toujours te décider au dernier moment. On passera te chercher. »
Ah oui, vraiment c’est un des meilleurs plans que j’ai pu élaborer jusqu’ici. Oui, seulement voilà, il faudrait que je trouve un autre plan pour faire venir les filles à Londres. Quelques bons arguments et un emploi du temps bien ficelé pourrait être les éléments de résolution du problème. En effet, les bouquins de self-évolution le disent tous en cœur. Une fois que l’objectif est clair, qu’il n’y a rien de grave à perdre et beaucoup à gagner, que les ressources sont trouvées et endossées, il faut planifier. Ensuite il suffit d’un peu d’autodiscipline.
Les gens, en général, savent comment il faut faire pour ne pas prendre de poids et avoir une vie plutôt saine, mais ils n’ont pas d’auto discipline pour le faire. Disons surtout, pour ne pas me mettre à dos tout le monde, qu’il ne savent peut-être pas libérer le temps nécessaire pour le faire. Le gestion du temps et du stress sont des valeurs sûres dans le monde du « comment bien faire pour réussir », parce qu’il ont une importance privilégiée dans l’atteinte de l’objectif. Or, je crois que si je ne fais pas preuve d’auto détermination, je fais preuve d’obsession. J’ai la discipline tenace de trouver tous les moyens imaginables pour la voir chaque jour. Je ne peux donc pas douter de mon aptitude à l’auto discipline. Il ne reste plus qu’à trouver un argument de choc pour les faire venir.
« Good girls go to heaven, bad girls to London ! »
Non, cela ne marchera pas, elles ont un emploi du temps bien trop chargé.
Pour une fois, il va peut-être falloir que je m’en sorte toute seule. Ce plan avait pourtant l’air d’être si vrai, si réaliste et réalisable que j’avais la sensation de l’avoir vraiment vécu. Peut-être est-ce le cas ? Je suis confuse. Je suis encore dans ce café, toujours assise à cette table. Mais qu’est ce que je fais là ? Comment lui échapper ? Elle approche, je vais devoir passer commande. Je lève la tête et la regarde dans les yeux. L’émotion est toujours intacte. Telle deux mains robustes lentement en train de me stranguler, je ne peux pas parler. Le mot café passe mes lèvres. Pathétiquement désorientée, je prends mon livre pour conserver un « jenesaisquoi » de normalité. Elle est dans cette pièce, ce casier à lapin. Elle change les cendriers. Elle porte aujourd’hui, comme hier et demain, l’uniforme du café. Un pantalon de toile gris un peu un peu trop grand et un polo vert sont son quotidien. Les cheveux brins parfois lâchés parfois tirés en arrière comme pour découvrir encore plus ses yeux bleus captivants. Elle a le visage fin bien dessiné. D’accord elle est menue, mais tellement bien proportionnée. Elle fait des va et vient entre les rangés de table. C’est un peu mon petit top modèle qui fait son défilé sur le tapis rouge et mitée de ce bon vieux café. Avec une grande discrétion, je l’observe. Son maquillage toujours léger et tout de même différent d’un jour à l’autre. Cela maintient une touche de féminité à son accoutrement hideux.
Parfois, je tente de l’imaginer à d’autres endroits en d’autres circonstances. Que porte-t-elle comme habits ? D’où vient son accent ? Quelle musique préfère-t-elle ? Finalement, j’aurai bien des choses à lui dire, sinon à lui demander.
Alors que je suis entrain de rêvasser sur son sujet, mon corps semble s’alléger tout d’un coup. Mon dieu, quel horreur ! Mais je suis dans sa tête ! Je suis elle et qu’est ce que je vois ? Moi-même assise à cette table mon café à moitié bu, le nez dans mon livre. Pas de doute, c’est bien moi. Qu’est ce que c’est que cette voix ? J’entends ses pensées maintenant :
« C’est quoi cette fille, plutôt pas mal, bien habillée, toute apprêtée qui passe deux heures chaque jour dans cette atmosphère graisseuse ? Habituellement, il n’y a que les paumés, les sans emplois et les simples d’esprit qui viennent dans cet endroit en plein milieu de l’après-midi. Comment peut-elle trouver l’ambiance studieuse pour lire et écrire comme elle le fait ? Elle doit être vraiment bizarre. Elle ne travaille jamais ou quoi? Elle n’a pas l’air de manquer d’argent. Si je pouvais avoir mes après midi de libres, j’irai n’importe où sauf ici. Même si c’est pour boire un café, il y a quand même d’autres endroits bien plus attrayants. Je n’aime pas sa façon de me regarder , ce n’est jamais franc. Elle doit être seule au monde pour venir partager le même air que nous, tous les jours de son existence et ce depuis deux mois. Je déteste cet endroit. Il faut que je travaille comme une acharnée, je me fais exploiter, mais je n’ai pas vraiment le choix. Dix heures par jour, je lave, sers ces loosers, récure, balaye et elle, elle vient tout sourire s’asseoir, commande un ou deux cafés, lis, dis à peine « bonjour, au revoir » et s’en va. Tiens qu’est-ce qu’elle veut ? Elle n’a pourtant pas encore fini son café. »

Pris de panique devant tant de découvertes, je me suis forcée à bouger physiquement. Je suis maintenant à nouveau dans mon corps. Elle s’avance vers moi et me demande ce que je veux.
« Heu, je prendrai un jus d’orange et un cheeseburger, s’il vous plaît ».
Elle a presque l’air aussi surpris que moi.

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